Le pouvoir de la rue au Cameroun : Autopsie

Une manifestation au cameroun
Une manifestation au cameroun

Parlez de la rue en Afrique et on pense de suite au tunisien Mohamed Bouazizi qui s’immola et provoqua le printemps arabe en Afrique du Nord. Parlez de la rue en Afrique Noire et on vous citera le « Balai Citoyen » du Burkina Faso qui empêcha au président de l'époque de dribbler la constitution. Parlez de la rue au Cameroun et on vous présentera les « Bayem Sellam* » qui vendent les vivres frais à la criée. La rue, voilà le seul endroit dans les « pays normaux », où le peuple s’exprime quand il estime que ses droits sont piétinés d’une quelconque manière. Dans les pays démocratiques, lorsque la rue gronde c’est toute la hiérarchie sociétale qui tend l’oreille.

Si les cris qui montent de la rue ont fait leurs preuves sous d’autres cieux, c’est loin d’être le cas en Afrique noire, et particulièrement au Cameroun, cas qui nous intéresse ici.

La force de la rue au Cameroun

Quoi la rue au Cameroun !? Elle existe même d’abord ?

Les tentatives de la plupart des acteurs (société civile, partis politiques, actions solidaires ou isolées) pour faire des marches ne sont que rarement (voire jamais) entérinées par le gouvernement. Tels sont les arguments que les organisateurs de marches dressent chaque fois pour expliquer l’échec de leur mouvement. Comment donc comprendre la Loi n°90 /055 du 19 décembre 1990 fixant le régime des réunions et des manifestations publiques qui en son “Article. 3.- (1) Les réunions publiques, quel qu’en soit l'objet, sont libres” ? Soyons réalistes. Le sous-préfet ou le chef de terre qui signe une autorisation de manifestation doit se rassurer que celle-ci ne nuise pas à l’ordre public, le cas échéant il peut décider de ne pas signer de récépissé de déclaration.

Quand je dis que la rue n’existe pas au Cameroun, cela peut choquer. Mais je préfère de suite diriger mes propos. Cette rue est inactive du fait de la lâcheté des uns et des autres. Autant les organisateurs demandent de descendre dans la rue et se terre chez eux pour laisser les enfants des autres se risquer, autant les personnes qui sont dans les artères des manifestations ne savent même pas parfois qui tient réellement les ficelles du mouvement qu’ils défendent aveuglément. « On m’a dit de descendre revendiquer, je suis aussi descendu », un vrai scénario de film.

Manifestation dans une rue à Douala
Manifestation dans une rue à Douala

Les acteurs d’un film sans tenant, ni aboutissant.

  • Kah Wallah et son mouvement de « Stand Up For Cameroon »

« Debout pour le Cameroun !!! », crie cette opposante, ancienne militante du Social Democratic Front (SDF). Son parti politique le CPP (Cameroon People Party) s’est fait un nom lors des élections présidentielles de 2011. Elle fait donc partie des visages féminins de la politique les plus en vue. Son initiative baptisée « Stand Up For Cameroon » semble perdre de l’ampleur et se videra s’il ne change pas de cap. Je dis ça au risque de m’attirer des foudres de certaines personnes mais, je m’explique. Dans un de leurs textes il se présente comme « mouvement citoyen ». Il y est stipulé que, le port du noir tous les vendredis, la prière et la participation aux réunions de personnes qui portent le noir sont des actions pouvant emmener le changement dans le système de gouvernance du pays de Paul Biya. Au tout début ce fut avec rage que les journalistes, les internautes se mettaient en noir tous les vendredis. Vous auriez été musulman allant à la mosquée avec une djellaba noire le vendredi que vous seriez assimilé. Pour moi, cette initiative n’a pas encore trouvé son public. Ses mouvements et réunions n’ont pas encore fait grand-chose (qui puisse influencer significativement l’opinion).

  • Les initiatives citoyennes: Merci au président Biya pour ci ou ça

J’aurais aussi pu écrire les initiatives “moutoniennes” en titre, cela pouvait passer, mais je suis en poli, gentil et courtois. Quand des jeunes descendent souvent dans la rue pour dire « Merci à Papa Paul Biya », je me demande s’ils ont eu un rinçage de cerveau. On ne travaille pas, les portes de l’éducation semblent verrouillées à tous les niveaux, la corruption gangrène partout mais vous remercier le principal porteur des clés. Bref revenons dans la rue. Pour voir une autorisation délivrée très rapidement pour une manifestation dans la rue, il faut que le nom du Président de la république soit mis en avant et que cela glorifie son règne ou serve des intérêts non dit. Les thuriféraires du pouvoir, chefs de terre, voit en leur avantage la ‘facilitation’ des manifestations en faveur des actions du gouvernement. Je ne dis pas que l’on n’a jamais enregistré de refus pour risque de débordement ou autre chose. Quand il faut dire stop Boko Haram par une marche citoyenne, les t-shirts et gadgets dont les financements sont douteux sortent de partout, les kamsi* du nkukuma* viennent se mettre en tête de file pour les belles photos et pour passer à la télé. Lorsque l’on n’arrive pas à boire de l’eau potable et on veut le faire savoir, les mêmes se terrent dans leur villa avec leurs forages et jouent les silencieux. Merci qui ??

  • Les revendications syndicales

C’est sans doute l’un des corps les plus disparates de la société d’acteur que nous citons depuis. Ils ont la plupart des temps l’autorisation de manifester. Chaque fois qu’ils annoncent une grève dans un domaine, le gouvernement soupèse plus rapidement leur demande et passe à la table des négociations. Pas qu’ils soient les plus puissants ou indispensables, mais ils font partie du moteur de l’économie camerounaise. Tenez un instant, si tous les syndicats de transporteurs routiers, camionneurs, motocyclistes…décident ensemble de stopper leur activité. L’atmosphère de ville morte qui règnera fera bien peur. Néanmoins, je n’ai pas encore vu de grève de tortue, des crises de lait tel que l’on voit la CGT faire en France. A la limite le syndicaliste se tourne les pouces et s’endort chez lui.

  • La société civile

Planoscam, plateforme des organisations de la société civile camerounaise, recense quelques mouvements de la société civile. Mais son poids n’est pas signifiant. Même si beaucoup de micro-mouvements boivent de cette soupe, il n’en demeure pas que c’est un poids léger. Les combats même s’ils sont à encourager, restent superficiels et ne sont pour la plupart que des projets. Leurs actions dans les rues ? Pas de faits d’armes majeurs (Mais réunir déjà plusieurs acteurs de la société civile est une avancée dans un pays où on n’aime pas s’unir pour trouver les solutions). Bien évidemment, je ne dissocie pas les autres acteurs de la société civile. Je ne pouvais citer tout le monde.

  • Offre Orange de Hilaire Kamgang

Je peux me tromper, mais il me semble avoir entendu le porteur de cette offre, le citoyen Hilaire Kamgang, dire que ce n’est pas un parti politique, c’est un programme pour l’alternance. Bon, j’ai franchement du mal à parler de cette plateforme car généralement c’est un parti politique qui doit porter un programme pareil. L’offre orange n’est pas un parti politique mais en a beaucoup de contours. C’est l’un des acteurs majeurs de la dénonciation des faits sur les plateaux Tv et Radios. C’est un peu une manière d’aller au front dans une rue qui s’est déplacée vers les autres carrefours de la dénonciation. Je juge encore flous les agissements, les visées ; les partisans diront que je ne comprends pas, dans ce cas simplifiez le langage sur vos prospectus et autres chartes et médias.

Le pourquoi de l’inefficacité des marches

Quand vous organisez une marche, politicienne, de remerciement, d’atalakou*, de motion de soutien, sportive…La moindre des choses pour sa réussite reste le planning, l’organisation. Les courageux participants après des heures sous le soleil ont besoin d’être ventilés, d’avoir de l’eau fraiche. Je resterai sur les bordures si je ne signalais que vos banderoles avec des fautes ne font pas sérieuses. Je ne vais pas relayer ici celles qui me sont passées sous les yeux. Bien choisir les cibles et les lieux symboliques pour chaque chose. Un historien gagnerait à aller vers le Jardin Public Charles Atangana ou au pied du Monument de la Réunification pour faire son action. Un transporteur fera son sit-in devant son ministère de tutelle plus facilement.

Le refus des autorités

C’est vrai que quiconque outrepasse la loi est tenu d’être enfermé. Descendre dans la rue sous le fallacieux prétexte que nous sommes dans un pays de droit est une erreur. Pour manifester, tout le monde, participants et organisateurs doivent se rassurer d’avoir vu au moins l’autorisation de manifestation. Sinon ils se risquent en contrevenant à nos lois. Le refus des autorités administratives est sans nul doute un grand frein pour la libre expression dans les rues camerounaises de nos jours. Mais ne crachons pas dans la soupe au point de la rendre inconsommable, sous le régime Ahidjo, la loi était bien plus dure que de nos jours. Apprécions le peu que nous avons avec le deuxième président de la république et espérons le mieux que nous voudrions avec le troisième président.

Les mauvaises organisations

Lorsqu’on manifeste, les organisateurs doivent d’abord se mettre en tête qu’il peut avoir des arrestations. C’est un paramètre qui semble toujours surprendre les manifestants camerounais. Quand les choses sont bien structurées, il y’a même des personnes préparées psychologiquement pour une éventuelle arrestation. Le pouvoir, la vraie force de frappe de la rue vient d’abord du regard que l’on met sur tous ces petits éléments.

On marche contre quoi ?

Les bénéficiaires des fruits des marches sont les premiers réfractaires. Ce sont ceux-là même qui vont rester cloitrés chez eux et laisser les autres au front. La diversité des combats et des sujets de manifestations les rend aussi peu efficaces à mon avis. Il est préférable de se concentrer sur un point de discorde et le dénouer avant de passer à autre chose. Ainsi, le résultat précédent devient un fait d’arme pour pousser les autres à rallier une cause qui ne les intéressait pas jusqu’ici.

En Février 2008, beaucoup sont descendus dans les rues, j’étais assez courageux de demander pourquoi certains faisaient des casses. Leurs réponses restent d’une vacuité sans pareille dans mon esprit. « Les denrées de premières nécessités sont chères », « Biya must go ! », « les français ont fait ceci…cela », « Le père ne doit plus se présenter en 2011», « Je ne veux pas de changement de constitution ». Je vous laisse le soin de comparer les prix des mêmes denrées alimentaires de 2008 avec les prix d’aujourd’hui. Qu’est-ce qui n’a pas marché ?

Du virtuel à la rue, manifestation.
Du virtuel à la rue, manifestation.

Même combat, rue virtuelle

La nouvelle rue camerounaise c’est cette place publique qu’est l’ensemble des réseaux sociaux et du virtuel. La rue virtuelle est celle d’en face. Celle juste à côté de la rue physique. Ici, tout le monde parle, tout le monde s’engage, tout le monde manifeste, tout le monde est contre le système, tout le monde crache sur la guerre, tout le monde veut le départ de Biya, tout le monde est courageux, mais personne ne quitte derrière son ordinateur. Coupure d’énergie, on continue avec les téléphones et autres Smartphones. Coupures d’eau, on râle, on se filme portant des seaux d’eau sur la tête ou faisant la queue derrière un robinet pour montrer sur internet. Détournement de deniers publics, on vient donner les chiffres sur le net avec les comptes offshores du coupable ; la nuit on va à sa fenêtre prendre une quotepart. Oui, notre rue ne sert plus à rien si ce n’est à installer de façon anarchique des échoppes et des gargotes de boissons. En tout cas je ne demande à personne de descendre dans la rue pour se plaindre, surtout restez dans vos maisons bien au chaud, sirotez un thé, mais de grâce, ne vous plaignez pas non plus quand le pays fonctionne de travers. Comme l'a dit quelqu'un : " Ceux qui luttent ne sont pas sûrs de gagner, ceux qui ne luttent pas ont déjà perdu".

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
kakus © 2017 -  Hébergé par Overblog